RDC : la recrudescence meurtrière des ADF rouvre la plaie d'une crise sécuritaire plus large (ANALYSE) - Xinhua - french.news.cn

RDC : la recrudescence meurtrière des ADF rouvre la plaie d'une crise sécuritaire plus large (ANALYSE)

French.news.cn | 2026-05-11 à 23:17

KINSHASA, 11 mai (Xinhua) -- Dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), la nouvelle vague d'attaques attribuées aux Forces démocratiques alliées (ADF), groupe affilié à l'Etat islamique en Afrique centrale, agit comme le révélateur d'une crise sécuritaire plus profonde : malgré plus de quatre ans d'opération militaire conjointe entre Kinshasa et Kampala, les violences persistent, les lignes de front se multiplient et la confiance des civils s'effrite.

Dans les territoires de Beni, au Nord-Kivu, et de Mambasa, en Ituri, deux zones au cœur de la menace ADF, de nouvelles attaques meurtrières ont été signalées ces derniers jours malgré la présence des Forces armées de la RDC (FARDC) et de l'armée ougandaise (UPDF) dans plusieurs zones opérationnelles.

UNE VAGUE D'ATTAQUES QUI S'ETEND

Selon des sources locales et de la société civile, plusieurs dizaines de civils ont été tués depuis la semaine dernière dans une série d'attaques attribuées aux ADF dans le Nord-Kivu et l'Ituri, notamment dans les territoires de Beni et de Mambasa.

Cette séquence meurtrière s'inscrit dans une tendance plus large déjà relevée par le Groupe d'étude sur le Congo (GEC) et l'institut Ebuteli de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence. Dans un rapport publié en janvier 2026, les deux centres de recherche évoquent une "recomposition stratégique et territoriale" des ADF dans l'est de la RDC, marquée par leur irruption dans les territoires au-delà de leur ancien bastion de Beni, ancrage historique.

A Makumo, dans le territoire de Mambasa, des scènes de désolation étaient visibles lundi matin après une attaque nocturne attribuée aux rebelles. L'incursion a provoqué un nouveau mouvement de panique parmi les habitants.

"Il y a des pleurs partout. Des familles recherchent encore leurs proches disparus. Neuf corps ont déjà été retrouvés mais la fouille continue dans la forêt", a déclaré à Xinhua Serge Mapamboli, un habitant de la zone de Mambasa.

Quelques jours plus tôt, au moins une trentaine de civils avaient été tués en moins de 48 heures dans les attaques qui ont visé plusieurs villages situés entre les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri, selon des sources locales contactées par Xinhua. Ces attaques ont également fait des disparus et provoqué l'incendie de maisons, de commerces et de biens privés.

Depuis le début de l'année, les attaques attribuées aux ADF se sont intensifiées dans certaines zones de l'Ituri et du Nord-Kivu, notamment autour de Mambasa, Irumu et Beni. Les assaillants ciblent régulièrement des villages isolés, des axes routiers, des commerces et des habitations.

Dans plusieurs localités de Mambasa, des habitants disent désormais quitter leurs villages par crainte de nouvelles incursions.

"Nous dormons dans la brousse presque chaque nuit parce que personne ne se sent en sécurité ici", a raconté Suzanne Kasoki, une mère de famille rencontrée près de Biakato. "Même les champs sont abandonnés. Les gens ont peur de mourir en allant cultiver."

Un commerçant de Makumo a affirmé avoir perdu ses biens lors d'une attaque récente. "Les rebelles ont brûlé mon dépôt et plusieurs boutiques du centre. Aujourd'hui, nous ne savons plus comment survivre", a-t-il expliqué.

DES GAINS MILITAIRES MAIS PAS DE TOURNANT

En novembre 2021, une opération baptisée "Shujaa", un mot swahili signifiant "héros" ou "bravoure", a été lancée par les militaires de Kinshasa et de Kampala. Cette offensive transfrontalière avait été lancée avec l'accord des présidents congolais et ougandais Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni pour traquer les rebelles des ADF, un groupe armé d'origine ougandaise implanté depuis des années dans les zones forestières de Beni, d'Irumu et de Mambasa.

Selon les estimations de l'Economist Intelligence Unit (EIU), un centre britannique d'analyse, l'Ouganda a encore renforcé sa présence militaire dans l'est de la RDC en février 2025 avec l'envoi de quelque 1.000 soldats supplémentaires dans le cadre de l'opération Shujaa, portant le déploiement ougandais à environ 5.000 hommes.

Kayanja Muhanga, principal commandant ougandais de première ligne de l'opération Shujaa en 2021, avait déclaré à l'époque dans une interview exclusive à Xinhua que les forces congolaises et ougandaises entendaient détruire les ADF "une bonne fois pour toutes".

Depuis Mukakati, dans le territoire de Beni, il avait affirmé que les deux armées poursuivraient "l'ennemi partout à travers ses cachettes dans des zones sous menace depuis des décennies", avec l'objectif de permettre "le retour d'une paix durable et des activités commerciales" dans l'est de la RDC.

Plus de quatre ans après, les ADF conservent pourtant une capacité de nuisance importante. Le groupe, affilié à l'Etat islamique en Afrique centrale selon plusieurs sources internationales, continue de mener des attaques contre les civils et, par moments, contre des positions militaires dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri.

Ce constat rejoint les conclusions du GEC et d'Ebuteli, qui pensent que Shujaa a affaibli certaines positions des ADF sans neutraliser leurs principaux chefs, poussant une partie du groupe à se redéployer hors de ses bastions traditionnels.

Cette lecture est également partagée par l'Institute for Security Studies (ISS), un centre africain d'analyse sur les questions de sécurité, qui estimait, dans une note publiée en septembre 2025, que l'attention concentrée sur la crise provoquée par la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23) avait affaibli les capacités de l'armée congolaise et créé des vides sécuritaires exploités par les ADF pour élargir leurs opérations dans l'est de la RDC.

La situation est d'autant plus préoccupante que l'est de la RDC reste confronté à plusieurs foyers de violence simultanés. Dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, les conflits entre les militaires congolais et le M23 ont profondément bouleversé le dispositif sécuritaire provincial, tandis qu'en Ituri, d'autres groupes armés continuent d'être actifs dans plusieurs territoires.

PLUSIEURS FRONTS, UNE CONFIANCE CIVILE FRAGILISEE

En Ituri, la violence ne se limite pas aux ADF. La province reste également touchée par les attaques de groupes armés locaux, notamment la Coopérative pour le développement du Congo (CODECO), active dans le territoire de Djugu. Les autorités accusent aussi la Convention pour la révolution populaire (CRP), un mouvement associé à l'ancien chef de guerre Thomas Lubanga, premier condamné de l'histoire de la Cour pénale internationale (CPI), d'être impliquée dans certaines violences récentes.

Cette multiplication des foyers d'insécurité complique les opérations militaires et accentue le sentiment d'abandon parmi les populations civiles, alors que les FARDC doivent faire face simultanément à la menace des ADF, aux violences communautaires en Ituri et à la crise de l'Alliance fleuve Congo (AFC) / M23 dans le Nord-Kivu.

Les autorités congolaises assurent toutefois que les opérations contre les ADF continuent. Le gouverneur militaire de l'Ituri, le lieutenant-général Johnny Luboya, a assuré à plusieurs reprises que l'armée poursuivait ses opérations contre les groupes armés actifs dans la province.

Sur le terrain, une partie de la population accuse néanmoins Kinshasa de concentrer davantage son attention sur la crise de l'AFC/M23 que sur la menace persistante des ADF. "On a l'impression que Beni et l'Ituri sont oubliés alors que des gens meurent chaque semaine", a déploré Daniel Mungba, un membre de la société civile de Mambasa.

Pour plusieurs habitants de Beni et de l'Ituri, l'absence de résultats décisifs après plusieurs années d'opérations militaires alimente désormais le doute et la peur d'une extension durable de la menace.

"Avant, les attaques étaient limitées à certaines zones. Aujourd'hui, personne ne sait où les ADF peuvent frapper demain", a confié Papy Mumbere, un enseignant déplacé de Mambasa. Fin

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