"Il y a une vraie crise de la démocratie", estime une professeure de droit européen (INTERVIEW)

Publié le 2016-11-26 à 01:11 | french.xinhuanet.com

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Par Claudine Girod-Boos

STRASBOURG, 25 novembre (Xinhua) -- Brexit, ascension des partis nationalistes et populistes, Union européenne pointée du doigt comme responsable de tous les maux, montée de l'abstention, victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine... Autant de symptômes d'une crise de la démocratie occidentale que décrypte, dans un entretien avec Xinhua, la professeure de droit européen à l'Institut d'Etudes Politiques (IEP) de Strasbourg, Frédérique Berrod.

"Il y a une vraie crise de la démocratie. Elle se manifeste par une décrédibilisation de la parole politique. Les gens ne croient plus aux promesses électorales, la suspicion à l'égard de la classe politique est omniprésente. D'autre part, sur le terreau d'une crise économique et sociale très forte, le discours populiste a fleuri en proposant des solutions très simplistes - qui bien souvent n'en sont pas - mais qui répondent à une vraie angoisse de la population", explique la spécialiste de droit européen, Mme Berrod, professeure à Sciences Po à Strasbourg et au collège d'Europe de Bruges (Belgique).

Le Brexit et la victoire de Donald Trump aux élections américaines ont "en commun un protectionnisme présenté comme une solution de libération" et participent de la même "défiance envers les parlementaires, experts, ceux issus du "système" qui repose sur "l'opinion générale répandue que l'establishment est nécessairement corrompu ", relève la directrice de la Fédération de recherche Université de Strasbourg/CNRS. "Or, ce protectionnisme ne tiendra pas ses promesses et cela va encore davantage creuser le déficit démocratique", prévient-elle.

Interrogée par Xinhua sur la politique commerciale prônée par M. Trump, Mme Berrod estime qu'"il va devoir se confronter à la réalité économique et juridique. Il aura bien du mal à mettre en pratique les mesures qu'il a annoncées pendant sa campagne à l'encontre de la Chine. Les Etats-Unis ne sont pas tout seuls; ils peuvent bien dire qu'ils ne veulent plus des produits chinois, ils en ont besoin".

En France, les partis d'extrême droite comme de gauche radicale plaident eux aussi en faveur du protectionnisme et trouvent un écho grandissant dans la population. "Vous pouvez être contre le libre-échange, certes. Mais il faut proposer quelque chose à la place qui tienne la route. Or, je n'ai pas encore vraiment compris ce que le leader français du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon entend par protectionnisme solidaire... Nous tirons aussi des avantages du commerce international et de la mondialisation en général. Et les Français ne sont pas prêts à payer 20 euros la paire de chaussettes tricotées dans les montagnes des Vosges...", glisse la professeure.

"Le protectionnisme est juridiquement l'établissement d'une discrimination, donc c'est par essence nationaliste. Il réintroduit l'idée en vigueur pendant très longtemps : les nationaux doivent bénéficier d'un traitement privilégié tandis que les étrangers sont des variables d'ajustement et deviennent très vite considérés comme le problème", argumente-t-elle.

Derrière le discours "anti-système", les attaques répétées contre les élites, la mise en cause de l'establishment qui se répandent dans les démocraties occidentales, on trouve "l'idée du retour au peuple qui serait le seul habilité, sans les experts, à pouvoir décider. On ne peut pas faire croire aux gens que ce sont eux qui vont savoir comment on protège une appellation d'origine contrôlée! Demander de trancher des questions complexes sans un véritable débat peut s'avérer très dangereux... Cela peut conduire à une utilisation abusive du référendum qui devient alors une escroquerie politique", estime Frédérique Berrod.

Le Brexit, dont de nombreux experts européens mettent en doute la mise en pratique effective, "n'a pas été pensé ni par le Royaume-Uni ni par l'UE. Je continue de croire que c'est une erreur et que les Britanniques vont le payer assez cher. Je pense qu'à moins d'un revirement démocratique, il y aura Brexit mais cela ne provoquera pas de sortie politique de l'UE", déplore la professeure.

"Le Royaume-Uni va continuer à appliquer les normes européennes, tout en perdant le pouvoir de décision sur la norme. Cela va encore creuser le sentiment de déficit démocratique... Dans une certaine mesure, le Royaume-Uni n'a pas le choix. Il faudrait 10 ans pour détricoter toute l'influence européenne, dé-légiférer, re-légiférer... Ce serait un vrai casse-tête chinois", poursuit-elle.

Eurosceptiques et tenants de la souveraineté nationale aiment à le répéter à l'envi : l'UE serait responsable de tous les maux. "Au sein de l'UE, on a toujours communautariser les échecs, et nationaliser les succès! L'Exécutif bruxellois est pointé du doigt mais, dans la réalité, tout le monde sait que les directives et les règlements ne tombent pas sur la tête des Etats comme les tables de la loi sur la tête de Moïse... Le problème, c'est la méfiance des Etats vis-à-vis de l'UE et réciproquement", juge la spécialiste de droit européen.

Concernant la crise migratoire dans laquelle l'UE est empêtrée, "le problème vient d'abord des Etats", estime Mme Berrod. "L'UE n'a ni les moyens ni les compétences pour gérer, même avec la nouvelle agence Frontex. La vague de migrants qualifiée de 'sans précédent' n'est en réalité pas si importante à l'échelle du continent, sauf pour la Grèce et l'Italie, portes d'entrée. Par contre, elle risque d'être beaucoup plus pérenne. Il faut être dans une logique de gestion, pas de construction de murs qui ne règlent rien et en plus coûtent des fortunes!", préconise-t-elle.

"En France, on a complètement abandonné la notion de France terre d'asile... On laisse se développer l'idée que les migrants, c'est dangereux. Ici, sur le campus universitaire à Strasbourg, on trouve des tags anti-migrants...", s'inquiète la chercheuse.

"On laisse le Front national se concentrer uniquement sur la critique d'un bilan, sans regarder son programme à la loupe. Le reste de la classe politique se contente de dire que ce parti est dangereux mais cette diabolisation ne marche plus. Je pense que Marine Le Pen a plus de chances qu'on ne le dit à l'élection présidentielle car comme Donald Trump, elle fait bouger les lignes... Et les sondages sont à relativiser : beaucoup d'électeurs votent à l'extrême droite sans le dire...", ajoute-t-elle.

"En France, le système est trop centré sur l'élection présidentielle. Le débat démocratique, il ne faut pas l'avoir seulement tous les 5 ans. La démocratie, c'est d'abord ce débat; ce n'est pas la souveraineté, ce n'est pas non plus l'appel systématique au peuple", résume-t-elle.

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"Il y a une vraie crise de la démocratie", estime une professeure de droit européen (INTERVIEW)

Publié le 2016-11-26 à 01:11 | french.xinhuanet.com

Par Claudine Girod-Boos

STRASBOURG, 25 novembre (Xinhua) -- Brexit, ascension des partis nationalistes et populistes, Union européenne pointée du doigt comme responsable de tous les maux, montée de l'abstention, victoire de Donald Trump à l'élection présidentielle américaine... Autant de symptômes d'une crise de la démocratie occidentale que décrypte, dans un entretien avec Xinhua, la professeure de droit européen à l'Institut d'Etudes Politiques (IEP) de Strasbourg, Frédérique Berrod.

"Il y a une vraie crise de la démocratie. Elle se manifeste par une décrédibilisation de la parole politique. Les gens ne croient plus aux promesses électorales, la suspicion à l'égard de la classe politique est omniprésente. D'autre part, sur le terreau d'une crise économique et sociale très forte, le discours populiste a fleuri en proposant des solutions très simplistes - qui bien souvent n'en sont pas - mais qui répondent à une vraie angoisse de la population", explique la spécialiste de droit européen, Mme Berrod, professeure à Sciences Po à Strasbourg et au collège d'Europe de Bruges (Belgique).

Le Brexit et la victoire de Donald Trump aux élections américaines ont "en commun un protectionnisme présenté comme une solution de libération" et participent de la même "défiance envers les parlementaires, experts, ceux issus du "système" qui repose sur "l'opinion générale répandue que l'establishment est nécessairement corrompu ", relève la directrice de la Fédération de recherche Université de Strasbourg/CNRS. "Or, ce protectionnisme ne tiendra pas ses promesses et cela va encore davantage creuser le déficit démocratique", prévient-elle.

Interrogée par Xinhua sur la politique commerciale prônée par M. Trump, Mme Berrod estime qu'"il va devoir se confronter à la réalité économique et juridique. Il aura bien du mal à mettre en pratique les mesures qu'il a annoncées pendant sa campagne à l'encontre de la Chine. Les Etats-Unis ne sont pas tout seuls; ils peuvent bien dire qu'ils ne veulent plus des produits chinois, ils en ont besoin".

En France, les partis d'extrême droite comme de gauche radicale plaident eux aussi en faveur du protectionnisme et trouvent un écho grandissant dans la population. "Vous pouvez être contre le libre-échange, certes. Mais il faut proposer quelque chose à la place qui tienne la route. Or, je n'ai pas encore vraiment compris ce que le leader français du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon entend par protectionnisme solidaire... Nous tirons aussi des avantages du commerce international et de la mondialisation en général. Et les Français ne sont pas prêts à payer 20 euros la paire de chaussettes tricotées dans les montagnes des Vosges...", glisse la professeure.

"Le protectionnisme est juridiquement l'établissement d'une discrimination, donc c'est par essence nationaliste. Il réintroduit l'idée en vigueur pendant très longtemps : les nationaux doivent bénéficier d'un traitement privilégié tandis que les étrangers sont des variables d'ajustement et deviennent très vite considérés comme le problème", argumente-t-elle.

Derrière le discours "anti-système", les attaques répétées contre les élites, la mise en cause de l'establishment qui se répandent dans les démocraties occidentales, on trouve "l'idée du retour au peuple qui serait le seul habilité, sans les experts, à pouvoir décider. On ne peut pas faire croire aux gens que ce sont eux qui vont savoir comment on protège une appellation d'origine contrôlée! Demander de trancher des questions complexes sans un véritable débat peut s'avérer très dangereux... Cela peut conduire à une utilisation abusive du référendum qui devient alors une escroquerie politique", estime Frédérique Berrod.

Le Brexit, dont de nombreux experts européens mettent en doute la mise en pratique effective, "n'a pas été pensé ni par le Royaume-Uni ni par l'UE. Je continue de croire que c'est une erreur et que les Britanniques vont le payer assez cher. Je pense qu'à moins d'un revirement démocratique, il y aura Brexit mais cela ne provoquera pas de sortie politique de l'UE", déplore la professeure.

"Le Royaume-Uni va continuer à appliquer les normes européennes, tout en perdant le pouvoir de décision sur la norme. Cela va encore creuser le sentiment de déficit démocratique... Dans une certaine mesure, le Royaume-Uni n'a pas le choix. Il faudrait 10 ans pour détricoter toute l'influence européenne, dé-légiférer, re-légiférer... Ce serait un vrai casse-tête chinois", poursuit-elle.

Eurosceptiques et tenants de la souveraineté nationale aiment à le répéter à l'envi : l'UE serait responsable de tous les maux. "Au sein de l'UE, on a toujours communautariser les échecs, et nationaliser les succès! L'Exécutif bruxellois est pointé du doigt mais, dans la réalité, tout le monde sait que les directives et les règlements ne tombent pas sur la tête des Etats comme les tables de la loi sur la tête de Moïse... Le problème, c'est la méfiance des Etats vis-à-vis de l'UE et réciproquement", juge la spécialiste de droit européen.

Concernant la crise migratoire dans laquelle l'UE est empêtrée, "le problème vient d'abord des Etats", estime Mme Berrod. "L'UE n'a ni les moyens ni les compétences pour gérer, même avec la nouvelle agence Frontex. La vague de migrants qualifiée de 'sans précédent' n'est en réalité pas si importante à l'échelle du continent, sauf pour la Grèce et l'Italie, portes d'entrée. Par contre, elle risque d'être beaucoup plus pérenne. Il faut être dans une logique de gestion, pas de construction de murs qui ne règlent rien et en plus coûtent des fortunes!", préconise-t-elle.

"En France, on a complètement abandonné la notion de France terre d'asile... On laisse se développer l'idée que les migrants, c'est dangereux. Ici, sur le campus universitaire à Strasbourg, on trouve des tags anti-migrants...", s'inquiète la chercheuse.

"On laisse le Front national se concentrer uniquement sur la critique d'un bilan, sans regarder son programme à la loupe. Le reste de la classe politique se contente de dire que ce parti est dangereux mais cette diabolisation ne marche plus. Je pense que Marine Le Pen a plus de chances qu'on ne le dit à l'élection présidentielle car comme Donald Trump, elle fait bouger les lignes... Et les sondages sont à relativiser : beaucoup d'électeurs votent à l'extrême droite sans le dire...", ajoute-t-elle.

"En France, le système est trop centré sur l'élection présidentielle. Le débat démocratique, il ne faut pas l'avoir seulement tous les 5 ans. La démocratie, c'est d'abord ce débat; ce n'est pas la souveraineté, ce n'est pas non plus l'appel systématique au peuple", résume-t-elle.

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